Užupis, une micro-nation d’artistes en proie à la gentrification

Comment ne pas parler d’Užupis lorsqu’on vit à Vilnius ? Ce quartier est central dans l’histoire de la capitale lituanienne. Situé au bord de la Vilnia (affluent de la rivière Néris) et à l’est du centre historique, c’est un des plus vieux quartiers de la ville.

Il a accueilli des confréries religieuses, des monastères et concentre une part importante de la communauté juive de Vilnius jusqu’à leur extermination pendant la Seconde Guerre mondiale. Durant l’occupation soviétique, le quartier devient un espace pour les marginaux, la plupart des bâtiments tombent en ruine.

Après la chute de l’URSS et l’indépendance de la Lituanie, la concentration des artistes fait de ce lieu un quartier bohème et alternatif apprécié.

C’est ainsi qu’en 1998 Užupis devient une micro-nation à l’initiative des habitants. Užupis se dote alors d’une constitution (dont je vous recommande la lecture, elle est disponible sur wikipedia) et d’un drapeau qui change de couleur en fonction des saisons. La micro-nation est également jumelée avec… la république de Montmartre (association créée en 1920) ! Elle est d’ailleurs souvent appelée « la Montmartre lituanienne ».

Quelques images du quartier, ©CRB, 2024&2025

Quelques points de la constitution d’Užupis qui ont retenu mon attention (il y en a 41 au total):

« L’Homme a le droit d’aimer le chat et de le protéger

L’Homme a le droit de prendre soin du chien jusqu’à ce que la mort les sépare

Le chien a le droit d’être chien

Le chat a le droit de ne pas aimer son maitre mais doit le soutenir dans les moments difficiles

Ne conquiers pas

Ne te protège pas

N’abandonne jamais »

Aujourd’hui, Užupis est un incontournable pour les touristes et bien connu des guides à destination des étrangers. Les magasins de souvenirs surfent sur l’histoire et l’image « alternative » du quartier, en vendant un mélange hétéroclite d’objets touchant à la spiritualité au sens large, au chamanisme et autres croyances diverses. On peut y acheter des bijoux d’ambre, des vêtements « traditionnels » ou décorés de runes, des pierres pour la lithothérapie, de l’encens…

Depuis dix ans, Užupis a fait l’objet de plusieurs projets immobiliers avec la construction de logements modernes destinés à une population plutôt aisée; ce qui a multiplié les loyers par dix. Cependant, on peut y voir encore beaucoup d’œuvres d’art. Rue d’Užupis (Užupio gatve), les passants taguent régulièrement les murs, on y retrouve par exemple des messages en russe qui dénoncent le régime poutinien.

Užupio gatve ©CRB, 2025

Selon mes recherches, le slogan de la photo ci-dessus (en rouge au-dessus du crabe) « Krabas yra rusu kekšė » est un slogan chanté par les supporteurs de l’équipe Žalgiris de Kaunas qui signifie « Le crabe est une sal*** russe ».

Le crabe est (a priori) un surnom qui désigne le maire de Kaunas et le slogan semble dénoncer les liens économiques du maire avec des entreprises russes après 2022. En effet, il posséderait des parts dans une entreprise à Kaliningrad, parts qu’il semble avoir vendu en 2024. Mais n’hésitez pas à m’apporter des précisions sur cette histoire (et ce slogan), car j’ai trouvé peu d’informations!

Les usages multiples et informels des pieds d’immeuble

C’est en me promenant en Russie et en travaillant sur les datchas que j’ai appris à faire attention aux pieds d’immeubles et aux interstices urbains. On y observe souvent des pratiques ordinaires, des petits gestes du quotidien, des petits riens qui en disent long sur la manière dont les gens s’approprient leur espace vécu.

A gauche une clé abandonnée dans une haie, à droite des plantes rajoutées dans une allée par une habitante, rue M. K. Čiurlionio, ©CRB, 2025

À Vilnius, j’ai noté plusieurs fois que sur les abords des allées plantées et entretenues par la mairie se greffaient d’autres plantations choisies, elles, par les habitants (cf. photographie de droite). Ces plantations qui grignotent les plantes « officielles » de la ville se développent près des portes d’entrée ou derrière des haies, elles remplacent aussi des plants morts ou malades. Le matin ou en fin de journée, vous pourrez peut-être apercevoir le ou la jardinier.ère clandestin.e entretenir son coin de terre.

Les haies végétales des rues sont aussi utilisées par les passants pour déposer des objets trouvés : gants, bonnets, et même clés ! Ils y sont laissés afin que celui qui les a perdus puisse éventuellement les retrouver (photographie de gauche).

Entre mémoire et attraction pittoresque : les cerisiers du parc « Chiune Sugihara Sakura »

Les premiers jours de douceur et de beau temps arrivent en ce moment à Vilnius. Beaucoup de citadins et de touristes décident de profiter des nombreux parcs et espaces verts de la ville. Un des endroits appréciés tant par les familles que par les jeunes pour passer leurs week-ends et profiter du printemps, c’est le parc « Chiune Sugihara Sakura » (Č. Sugiharos sakurų parkas en lituanien). À proximité de la Néris (rivière qui traverse Vilnius), le parc s’étend le long des berges et se prolonge par une grande aire récréative entre le pont Blanc (Baltasis tiltas) et le pont Vert (Žaliasis tiltas). On y retrouve une grande pelouse qui accueille parfois des évènements et des concerts, des restaurants, des installations sportives et des jeux pour enfants.

A gauche vue d’ensemble du parc et de la zone récréative, à droite concert organisé pour la journée de la Terre par plusieurs associations environnementales lituaniennes (vue du pont Blanc), ©CRB, 2025

Mais la plus grande attraction au printemps reste la fleuraison des quelque 200 cerisiers du Japon (ou sakuras) présents. En fin de journée et le week-end, le monde se presse sous ces arbres, dont une partie semble avoir été replantée vu la taille chétive d’un certain nombre d’entre eux. Beaucoup prennent des photos et des selfies et s’attroupent près des arbres les plus fleuris. D’autres s’installent en dessous pour pique-niquer ou se reposer.

Cerisiers du parc, ©CRB, 2025

Derrière ces arbres se cache un morceau d’histoire de la Lituanie. Plantés en 2001, les sakuras ont été offerts à la ville par le Japon pour célébrer l’amitié entre les deux pays et rendre hommage au diplomate japonais Chiune Sugihara. Entre 1939 et 1940, il a produit près de 10 000 visas de transit afin de sauver plusieurs milliers de juifs de la déportation.

Ces cerisiers décoratifs sont aujourd’hui un point de rendez-vous des habitants de Vilnius et semblent faire concurrence aux cerisiers locaux (qui, eux, produisent des fruits!). En effet, la production de cerises est très importante en Lituanie (dans la région de Žagarė notamment) et les cerisiers se retrouve dans beaucoup de jardins privés.

Guerre en Ukraine et micro-résistances urbaines

La guerre en Ukraine ne chamboule pas (encore?) le quotidien des habitants de Vilnius. Cependant, leur soutien à la population ukrainienne est fort, surtout depuis l’agression à grande échelle de la Russie contre l’Ukraine de 2022.

Cette solidarité avec les Ukrainiens s’observe par petites touches un peu partout dans la ville. En voici quelques exemples:

Des drapeaux ukrainiens sont accrochés sur les bus, aux balcons des habitations et sur les bâtiments officiels :

Résidence présidentielle (à gauche) et immeuble sur l’avenue Gedimino (à droite), ©CRB, 2024

Des messages sont affichés sur les bâtiments de la mairie :

Immeuble de la mairie de Vilnius, ©CRB, 2024

Des parallèles sont construits et mis en valeur dans la ville entre les partisans lituaniens luttant contre l’occupation soviétique pendant la Seconde Guerre mondiale et les soldats ukrainiens aujourd’hui :

Affiche avenue Gedimino en lituanien, ukrainien et anglais, ©CRB, 2024

Dans les bars, les cocktails sont renommés et des messages de soutiens sont affichés :

Bars en centre ville, ©CRB, 2024

Si ces signes restent de l’ordre du symbolique, ils soulignent l’engagement ordinaire des Lituaniens et des autorités locales pour soutenir l’Ukraine.

Vilnius, la ville aux milles pommiers

Vue de la tour de Gediminas (centre de Vilnius), ©CRB, 2024

Vilnius est une ville très verte. Elle est entourée de parcs et de forêts. Dans le centre, on trouve aussi de nombreuses places arborées et jardins. Mais l’œil attentif distinguera avec surprise au milieu des arbres décoratifs, un nombre impressionnant de pommiers.

Les premières anecdotes que j’entends à propos des pommes viennent de mes collègues français expatriés : on me répète que dans les supermarchés lituaniens, on ne trouve pas souvent de compote de pommes, car tout le monde en fait chez soi à partir de ses propres récoltes.

Et effectivement, la Lituanie est bien le pays des pommiers. Que ça soit en ville ou à la campagne, on en retrouve toujours plusieurs près des habitations. Les pommes font partie de l’alimentation traditionnelle et des recettes de cuisine, on les échange aussi entre voisins et on les offre aux invités.

Cette tradition se retrouve donc à Vilnius. Ses marges périurbaines, autrefois occupées par de grands domaines et vergers, sont aujourd’hui intégrées au tissu urbain et la plupart des activités agricoles a disparu. Les seuls témoins de cette ancienne activité vivrière sont les pommiers qui restent encore nombreux dans les parcs, les cours d’immeubles et les allées.

Un pommier rue Tauro, ©CRB, 2024

Alors, si vous passez par Vilnius et que vous tombez sur un pommier, n’hésitez pas à vous arrêter un instant sur ce petit morceau invisible, mais central, de la culture lituanienne.