Le musée ethnographique de Lituanie : quand le rural se fait musée

Une plongée dans les modes d’habiter ruraux traditionnels lituaniens

©CRB, 2025

S’il y a un endroit qui m’a marqué en Lituanie, en tant que géographe et ruraliste, c’est bien le musée ethnographique de Lituanie, dont je vous recommande vivement la visite. Situé sur les rives de la lagune de Kaunas (à l’est de la ville) et près de Rumšiškės, c’est un des musées de plein air les plus grands d’Europe (195ha !) qui reconstitue l’habitat et les manières de vivre des différentes régions de la Lituanie du XVIIIe au début du XXe siècle, en fonction des bâtiments.

Le parc est découpé en plusieurs parties correspondant aux différentes régions de la Lituanie : Dzūkija, Aukštaitija, Suvalkija, Žemaitija et la petite Lituanie (Mažoji Lietuva). Pour chacune d’entre elles, un petit hameau ou regroupement de quelques bâtiments a été reconstitué en suivant l’architecture traditionnelle (souvent des fermes, mais on retrouve aussi une école, des églises, une épicerie, etc.). Les bâtiments peuvent être visités pour la majorité. A l’intérieur, on peut voir des reconstitutions historiques qui permettent d’en apprendre plus sur tel ou tel aspect de la vie quotidienne (comment fabriquer des objets du quotidien, quels étaient les agencements des pièces, comment les populations travaillaient, dormaient, festoyaient ou même s’instruisaient, etc.). Au centre du parc, un village fictif mêlant l’architecture de toutes les régions de Lituanie a été reconstitué.

Pour un visiteur français, ce musée peut faire penser aux nombreux écomusées présents un peu partout en France. Néanmoins, il se démarque par sa taille et surtout par le contexte historique dans lequel il s’inscrit.

©PPM, 2025

Le musée a été créé en 1966 sous l’impulsion de plusieurs intellectuels (artistes, ethnographes, architectes) et de la République socialiste soviétique de Lituanie. Avant son ouverture en 1974, les architectes responsables du musée ont sillonné le pays pour sélectionner les bâtiments dignes d’intérêt et à conserver. Ils ont également fait des collectes de matériaux ou d’iconographies et ont archivé des descriptions ethnographiques afin de compléter les collections. Les bâtiments et différents objets ont ensuite été déplacés jusque sur le site du musée. Ainsi, la plupart des édifices présents encore aujourd’hui sont de vrais bâtiments d’époque. (À cause d’un incendie important en 2017, certains bâtiments ont dû cependant être reconstruits à l’identique.)

Ce contexte historique fait dire à plusieurs de mes collègues géographes (je ne sais pas si c’est l’opinion de la population en général en Lituanie) que ce musée a été une façon pour les autorités soviétiques d’acter la disparition du mode de vie rural et traditionnel lituanien après la collectivisation forcée. Ce fut une façon de muséifier un mode de vie que l’URSS considérait comme archaïque et dépassé.

Néanmoins aujourd’hui, en visitant le parc, on peut voir que les responsables du musée ont produit un tout autre discours et ont réussi à se réapproprier le lieu. Cette démarche s’illustre par le changement de nom du musée en 2023 qui est passé de « Musée de la vie populaire lituanienne » (Музей народного быта Литвы en russe, je n’ai pas trouvé la version officielle en lituanien) à « Musée ethnographique de Lituanie » (Lietuvos etnografijos muziejus). Cette nouvelle dénomination a permis de faire disparaître un vocabulaire très fortement connoté et lié à l’occupation soviétique.

Le musée permet maintenant aux nouvelles générations d’apprendre à mieux connaître les modes d’habiter ruraux d’avant la période soviétique, ainsi que de se rendre compte de la richesse et de la diversité des habitats lituaniens.

Certains bâtiments sont également l’occasion de produire un discours sur la résistance des Lituaniens face à la Russie sur le temps long, en connectant directement cette histoire au contexte actuel de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie. Je citerai pour illustrer mon propos deux exemples :

  • L’école cachée à l’intérieur d’une ferme qui montre comment les populations rurales ont continué, au XIXe siècle, à instruire les enfants en lituanien sous l’empire russe, malgré l’interdiction de l’enseignement du lituanien ;

L’école cachée dans une maison, ©CRB, 2025

  • Une exposition dans une des maisons du village central sur les tissus et vêtements de l’exil, qui retrace le parcours d’une jeune femme racontant la déportation de sa famille et son propre exil grâce à de la broderie. Cette exposition fait explicitement le lien entre la violente déportation des Lituaniens par l’URSS de 1941 à 1952 et la guerre en Ukraine aujourd’hui.

Quelques images de l’exposition ©CRB, 2025

Il serait intéressant de voir si ces discours et le choix de certains bâtiments (je pense à l’école cachée notamment) ont été choisis dès les années 1960-70 au moment de la création du parc pour permettre à une critique de l’occupation soviétique d’exister ou si ces discours sont uniquement apparus à l’indépendance de la Lituanie. Des historiens se sont sans doute penchés sur la question ? (N’hésitez pas à me dire).

Ce qui m’a particulièrement marqué (vous reconnaîtrez mes petites obsessions), c’est la reconstitution d’un jardin de simples (avec des plantes aromatiques et médicinales traditionnelles) et d’un potager, ainsi que plus généralement la mise en lumière des pratiques agricoles quotidiennes.

Aperçu du potager et du jardin de simples, ©CRB, 2025

L’organisation de ce parc permet également de souligner les relations entre l’environnement (naturel et agricole) et les modes d’habiter décrits, en les réinscrivant dans le temps long de l’histoire du pays. Il répond alors à un devoir de mémoire, afin de contrer la volonté assumée de la collectivisation de faire table rase des structurations agraires et rurales d’avant l’occupation soviétique.

Petit conseil : prévoyez du temps, des vivres et de quoi vous protéger du soleil (ou de la pluie) pour pouvoir tout visiter ! Je n’y suis restée « que » trois heures et je n’ai pas pu tout voir, loin de là. Vous pouvez facilement prévoir d’y passer la journée si le sujet vous intéresse.

PS : d’autres musées similaires existent dans les pays baltes, notamment un près de Riga (accessible en bus depuis le centre-ville).

Site internet officiel et informations pratiques: https://lemu.lt/en/home/