L’urbanisation est morte, vive la ruralisation ?

Le projet européen H2020 Ruralization a mis à l’honneur un concept peu employé en France, celui de « ruralisation ». Je vous explique ce que j’en ai tiré.

Le projet européen H2020 Ruralization a mis à l’honneur un concept peu employé en France, celui de « ruralisation ». Je vous explique ce que j’en ai tiré.

Les espaces ruraux européens sont marqués par d’importants défis socio-spatiaux et environnementaux. Depuis plusieurs décennies, la population rurale diminue au profit des villes. Les campagnes connaissent des taux de chômage élevés et des conditions de vie difficiles, spécifiques par rapport aux grandes villes. Le secteur agricole est confronté à une crise des vocations, le nombre d’agriculteurs diminuant dangereusement. Le système agroalimentaire est fortement discuté par l’évolution des valeurs (baisse de la consommation de viande, droits des animaux…) et par les défis que pose le changement climatique. Le projet Ruralization part de ce constat et émet l’hypothèse qu’un cercle vertueux est possible pour la régénération rurale en Europe. Cela signifie qu’un processus est actuellement à l’œuvre dans les campagnes en faveur du développement local et de la transition socio-environnementale. Ce processus est alors appelé « ruralisation » en miroir (ou opposition?) au processus d’urbanisation.

Après trois années de recherche, il est temps de prendre du recul et de réfléchir aux tendances, aux évolutions et aux enjeux observés par rapport à cette « ruralisation ».

Une évolution des représentations et des aspirations des jeunes générations

Les enquêtes réalisées ont clairement montré que les nouvelles générations souhaitent rester ou s’installer à la campagne. Ceux qui vivent dans les métropoles recherchent une meilleure qualité de vie, une vie plus proche de la nature. Ceux qui ont grandi à la campagne sont attachés aux modes d’habiter ruraux (les relations sociales et les réseaux sont plus faciles à entretenir, les espaces verts sont perçus comme des lieux de loisirs et de liberté…), même si les transports et la connexion internet ne répondent pas toujours à leurs attentes.

Dans les enquêtes, deux changements majeurs dans le couple paradigmatique ville-campagne ont été observés. D’une part, les métropoles sont de plus en plus connotées négativement. La pandémie de Covid-19 a renforcé cette tendance chez les jeunes, dont certains ont été traumatisés par l’expérience de confinement (particulièrement les étudiants). D’autre part, certains aspects du rural, autrefois perçus négativement, sont aujourd’hui revendiqués comme des dimensions positives. Ainsi, la faible densité de population et l’habitat dispersé de la campagne sont désormais synonymes de liberté et de forte solidarité par opposition à une ville trop bruyante, polluée et surpeuplée. Alors que pour les générations précédentes, la liberté se trouvait précisément dans l’anonymat des grandes villes.

En outre, les nouvelles générations aspirent désormais à d’autres relations à l’environnement. Elles souhaitent des modes de vie qui privilégient la relation concrète et sensible avec les espaces naturels, tout en ancrant ce rapport sensible à la nature dans leur quotidien. Cela explique en partie l’attachement encore massif au modèle de la maison individuelle, alors même que la transition environnementale appelle à la densification et à l’élimination du modèle de l’habitat périurbain. Cela interroge fortement notre conception de l’aménagement du territoire : comment répondre à la crise de la ville ? Comment répondre à ces aspirations concernant les campagnes ? Certainement, de nouvelles manières de concevoir l’habiter en milieu rural sont à inventer, et cela particulièrement pour les agriculteurs qui souhaitent habiter sur leur exploitation.

Ces nouvelles aspirations mettent également en évidence le désir d’avoir une activité professionnelle qui ait du sens et qui soit socialement utile, en ayant un impact réel sur le territoire vécu (faire quelque chose qui compte, à petite échelle, où les actions individuelles ou collectives ont un sens). Dans ce contexte, les campagnes semblent permettre cette réalisation de soi, conforme aux idéaux de ces nouvelles générations.

La ruralisation grâce à la solidarité et à la diversité

Dans le cadre du projet européen, les « expériences prometteuses » étudiées pour interroger le processus de ruralisation sont diverses. Au sein de ces expériences prometteuses, des acteurs aux profils différents collaborent, proposent de nouvelles méthodes de travail et créent des projets transversaux qui favorisent le développement local.

Les populations urbaines, ayant souvent un niveau d’études et un capital financier importants, souhaitent s’installer dans les espaces ruraux, en particulier ceux situés à proximité des villes. Les acteurs ruraux enquêtés s’adaptent également aux nouveaux défis et aux nouvelles aspirations, qui se manifestent aujourd’hui principalement dans le secteur agricole. C’est souvent au moment de la transmission des exploitations, que les agriculteurs adaptent leur modèle agricole, par exemple en se réorientant vers une agriculture respectueuse de l’environnement ou en circuits courts. Cependant, le dialogue entre les différents types de populations n’est pas toujours aisé, les aspirations parfois contradictoires.

Les expériences prometteuses qui fonctionnent le mieux sont celles qui sont capables de rassembler des profils différents (élus, professionnels, associations, nouveaux arrivants, successeurs ou populations locales) afin de les faire collaborer et de les rendre solidaires. Au lieu de s’enfermer dans un modèle unique, ces expériences favorisent la richesse et la diversité des initiatives, permettent la circulation des savoir-faire et des ressources et intègrent (le plus possible) l’ensemble de la population d’un territoire. Le développement local produit par ces expériences prometteuses promeut alors le territoire comme l’échelle d’action la plus pertinente : le niveau local réalise des projets concrets (avec des résultats à court, moyen et long terme) et c’est une échelle où les relations de pouvoir peuvent être résolues (au moins en partie) par des compromis et de la solidarité.

Cependant, il faut noter que les populations les plus jeunes et les femmes sont parfois mises au second plan, alors qu’elles sont au centre des processus de développement local. Les jeunes, que nous avons enquêtés particulièrement, se projettent concrètement sur leur territoire et font preuve d’une connaissance relativement fine et d’un attachement à celui-ci. Ils introduise dans les campagnes un nouveau mode d’habiter qui ne vise pas un changement radical (en opposition aux autres), mais au contraire une transition en collaboration avec les générations précédentes. Cette façon de penser les actions de transition est nécessaire à la mise en œuvre de la régénération rurale.

Une première définition du concept de ruralisation

Le processus de ruralisation a une dimension prospective, constituée d’un ensemble de tendances et de signaux faibles. Au terme de nos investigations, nous pouvons dire qu’il se caractérise par :

  • un changement paradigmatique des représentations de la ruralité en Europe pour les nouvelles générations ;
  • l’émergence de projets innovants et transversaux pour répondre aux défis socio-économiques et environnementaux des territoires ruraux ;
  • la capacité à créer des réseaux de solidarité réunissant des profils divers (populations locales et nouveaux arrivants) ;
  • la promotion d’une philosophie de transition et de collaboration, comme moyen de définir des objectifs communs et d’avancer pour les atteindre ;
  • la promotion du territoire comme la meilleure échelle d’action.

Néanmoins, cette ruralisation n’est actuellement pas reconnue et/ou soutenue par les politiques nationales et européennes, ce qui l’empêche d’acquérir une dimension systémique. En effet, l’urbanisation n’est pas morte et certains espaces urbains prévalent encore, ainsi que les modes d’aménagement et de développement qui y sont attachés. Peut-être devons-nous réfléchir à la manière dont l’urbanisation et la ruralisation peuvent être considérées ensemble pour mieux répondre aux défis socio-environnementaux européens ?

Retrouvez cet article en anglais ici : Urbanization is dead, long live ruralization?

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